Chroniques·Lectures

[Chronique] Emmanuel Carrère, Le Royaume

Le Royaume, Emmanuel Carrère, P.O.L, 2014, 633 pages.

                Je vais vous parler d’un livre qui m’a marqué, mais je dirai négativement. Oui, j’ai été très déçue d’un auteur que j’appréciais beaucoup. J’ai aimé, apprécié, adoré lire Limonov (qui a d’ailleurs reçu le prix Renaudot en 2011). Pourtant, Le Royaume a reçu le prix Littéraire du Monde 2014, Lauréat Palmarès 2014 Le Point et Meilleur livre de l’année de Lire.

                Emmanuel Carrère est un auteur connu et reconnu. Il est assez polyvalent autant dans ses écrits que dans les autres domaines dans lesquels il s’incarne (réalisation de son premier film Retour à Koltelnitch en 2004). Ce qui fait sa spécificité et le fait qu’il soit apprécié par les journalistes littéraires (Le Monde notamment) est ce travail d’enquête qui se voit dans ses œuvres, les connaissances, le recueillement de ressentis. Limonov, Le Royaume ou même l’Adversaire sont des œuvres qui ont été écrites selon cette méthode, une méthode que se rapproche beaucoup du journalisme. Carrère renouerait-il le lien entre littérature et journalisme ?

Résumé :

Le Royaume raconte l’histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du Ier siècle après Jésus Christ. Il raconte comment deux hommes, essentiellement, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive refermée autour de son prédicateur crucifié sous l’empereur Tibère et qu’elle affirmait être le messie, en une religion qui en trois siècles a miné l’Empire romain puis conquis le monde et concerne aujourd’hui encore le quart de l’humanité.

Cette histoire, portée par Emmanuel Carrère, devient une fresque où se recrée le monde méditerranéen d’alors, agité de soubresauts…

Source : http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-2118-7

                Que dire ? Autant la première partie était intéressante puisqu’elle retranscrit fidèlement, grâce à son côté autobiographique et surtout grâce à l’emploi de la première personne, le chemin de la croyance. Comme si ce « je » devenait universel pour décrire une expérience de la foi, pour permettre une identification plus simple et plus rapide. J’ai vu ce livre comme un témoignage d’une foi qui ne fait que vaciller, faire douter et s’en aller, comme si c’était le passage d’une vie, qui ne dure pas. La croyance, la pratique, la lecture des livres saints : un travail de tous les jours comme il l’explique lorsqu’il décrit ses cahiers sur lesquels ils commentent les textes qu’il a lu.

                   Mais déjà, dans cette première partie, apparaît en transparence une grande connaissance des textes religieux et une grande connaissance de ce monde, presque théologique je dirai. Les différentes citations de textes religieux ou philosophiques le montrent comme celle de Saint François de Sales dans Introduction à la vie dévote, un texte qu’on ne lirait pas si on ne voulait pas avoir de connaissances mais juste la foi : « C’est une heureuse condition pour nous, en ce combat de l’âme, que nous soyons toujours vainqueurs pourvu que nous voulions combattre. »

             Un statut d’historien comme il le dit ? De journaliste ? Non d’enquêteur, quelqu’un qui a la connaissance du sujet et qui fait les recherches nécessaires pour le décrire dans son rapport. C’est cela, Le Royaume est le rapport d’une enquête sur la foi.

       Une fois passé, on arrive au corps de l’œuvre, là où toutes les connaissances de l’auteur entre en scène, s’entortillent, se prélassent et s’exposent :

« Il était, ce livre, en hébreu, qui est l’ancienne langue des juifs, la langue dans laquelle leur Dieu leur a parlé mais même à Jérusalem beaucoup ne la comprenaient plus : il fallait la leur traduire dans leur idiome moderne, l’araméen. Partout ailleurs, les juifs parlaient le grec – ce qui est, quand on y pense, aussi étrange que les Anglais, ayant conquis les Indes, s’était mis au sanskrit et qu’il était devenu la langue dominante dans le monde entier. Dans tout l’empire, de l’Ecosse au Caucase, les gens cultivés parlaient bien le grec, et les gens de la rue le parlaient mal. Ils parlaient ce qu’on appelait le grec koiné, qui signifie commun au double sens de partagé et de vulgaire et qui était l’exact équivalent de notre broken english. Dès le IIIè siècle avant notre ère, les juifs d’Alexandrie ont commencé à traduire leurs écritures sacrées dans cette langue désormais universelle, et la tradition veut que le roi grec d’Egypte Ptolémée Philadelphe ait été si séduit par ces premiers essais qu’il en ait commandé une traduction complète pour sa bibliothèque. A sa demande, le grand prêtre du Temple de Jérusalem aurait envoyé à Pharos, une île proche de la côte Egyptienne, six représentants des douze tribus d’Israël, en tout soixante-douze érudits qui, bien que s’étant mis au travail séparément, seraient arrivés à des traductions absolument identiques. On y a vu la preuve qu’ils étaient inspirés par Dieu c’est pourquoi cette Bible grecque porte le nom de la Bible des Septantes. »

               Outre le fait d’en apprendre, cette œuvre bascule et sort de la fiction pour finir dans ce qui semble être un essai, un essai sur la foi, la création de la foi chrétienne à travers la description des périples de Luc et Paul. Cet homme, aussi peu croyant qu’il est maintenant, s’est donné corps et âme pour comprendre un phénomène, un monument, une origine.

             Suite à la remise du prix du Monde, un entretien court (moins de cinq minutes) a été mené et mis en ligne sur le site du Monde :

http://www.lemonde.fr/livres/video/2014/09/10/entretien-avec-emmanuel-carrere-gagnant-du-prix-litteraire-du-monde_4485397_3260.html

            Tous les thèmes et méthode apportés dans l’œuvre son décryptées et commentés par l’auteur lui-même. Carrère dit bien : « J’ai essayé de faire une enquête sur une enquête. », « un travail d’historien, de journaliste ». Il affirme bien qu’il s’est documenté et que la première personne, la première partie au caractère autobiographique, n’est que prétexte et style de son écriture propre. Il s’en défend et s’explique, quelque chose qui n’est pas choisi au hasard, un choix stylistique apparent : « Je me défends là-dessus, c’est-à-dire que je crois, franchement, qu’il s’agit moins d’égocentrisme ou de narcissisme que d’une sorte d’élémentaire honnêteté à l’égard du lecteur qui consiste à lui dire : « ça n’est que moi qui vous parle » ». Un humain qui parle à un autre humain, une conscience commune qui exprime et libère toute sa consistance pour devenir essence.

Citation :

A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé.

Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir. Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier ? En historien ?

Disons en enquêteur. »

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